Rapport de recherche – Vivre un régime de la faim

19 octobre 2026

Se nourrir ne devrait pas être un parcours d’obstacles. Pourtant, selon Vivre un régime de la faim, la première recherche québécoise sur le handicap et la sécurité alimentaire, publiée par Ex aequo, les personnes en situation de handicap sont nettement plus touchées par l’insécurité alimentaire. C’est encore plus vrai pour les personnes autistes et les personnes ayant une déficience intellectuelle. Le CRADI a analysé ce rapport pour vous : causes systémiques, réalités du quotidien, recommandations et angles morts à retenir pour nos membres.

Vivre un régime de la faim
Rapport d’analyse

Vivre un régime de la faim

Ce que révèle la première recherche québécoise sur les liens entre la situation de handicap et la sécurité alimentaire, et ce qu’elle dit des personnes autistes et des personnes ayant une déficience intellectuelle.

Le rapport Vivre un régime de la faim (Ex aequo, octobre 2026) est la première recherche québécoise sur les liens entre la situation de handicap et la sécurité alimentaire. Sa conclusion : les difficultés à se nourrir des personnes en situation de handicap (PSH) ne relèvent pas de choix individuels, mais d’une organisation sociale capacitiste qui leur impose un véritable « régime de la faim ».

Le point de départ est statistique :

10 %

des PSH de 12 ans et plus vivaient dans un ménage en insécurité alimentaire en 2020-2021, contre 6 % des personnes sans incapacité.

3 fois

plus élevé : c’est le taux lorsque le principal soutien économique du ménage a une incapacité.

1 sur 5

C’est la part de la population québécoise qui vit de l’insécurité alimentaire depuis 2023.

Le rapport dans son ensemble

Le premier volet cerne les causes systémiques de l’insécurité alimentaire, à partir d’une revue de littérature et d’entrevues avec 5 organismes. Le second documente la routine alimentaire de 19 personnes, rencontrées en 5 groupes de discussion et 6 entretiens individuels.

Qui sont les 19 personnes participantes ?

  • 6 ayant des limitations motrices
  • 6 ayant des limitations visuelles
  • 4 personnes autistes
  • 3 ayant une DI légère

Trois personnes cumulent plus d’une condition.

Des personnes en situation de vulnérabilité financière

Vivent de l’aide sociale10 sur 19
Ont moins de 2 000 $ par mois13 sur 19
Ont déjà eu recours à l’aide alimentaire16 sur 19

La Fédération québécoise de l’autisme (FQA) et la Société québécoise de la déficience intellectuelle (SQDI) siégeaient au comité de partenaires.

Volet 1 : les causes systémiques de l’insécurité alimentaire des PSH

Le rapport décrit un engrenage où chaque secteur aggrave le suivant et contribue aux conditions précaires des PSH. Cliquez sur chaque maillon de la chaîne :

ÉducationAccommodements difficiles à obtenir, bris de service, orientation vers des parcours non qualifiants.

EmploiDiscrimination à l’embauche, besoins d’adaptation non comblés, maintien en emploi précaire.

RevenusPrestations insuffisantes, critères d’admissibilité complexes, mesures fiscales méconnues, coûts supplémentaires liés au handicap.

HabitationPénurie de logements accessibles et abordables, discrimination, retour d’une forme d’institutionnalisation.

SantéSoutien à domicile (SAD) insuffisant et aides techniques mal couvertes, qui obligent à payer de sa poche.

En somme, un parcours scolaire et professionnel semé d’obstacles limite les revenus des PSH, tandis que les coûts liés au handicap (logement adapté, services et aides techniques mal couverts) grugent le peu qui reste, sans que les lois et les programmes en place compensent ces inégalités.

Volet 2 : se nourrir, un parcours d’obstacles

La routine alimentaire compte 6 étapes. Les 3 premières concentrent le plus d’obstacles.

  1. Planifier
  2. Se déplacer
  3. Se procurer les aliments
  4. Cuisiner
  5. Manger
  6. Gérer les restes

Les étapes où les obstacles sont les plus nombreux

Ces obstacles se regroupent en 4 types :

Organisationnels

Services mal conçus, comme la limite de sacs du transport adapté ou un SAD aux heures insuffisantes qui n’inclut pas l’accompagnement aux courses. S’y ajoutent un déneigement et une collecte des déchets inadaptés, ainsi que des modalités rigides de récupération et de livraison de l’aide alimentaire.

Physiques et géographiques

Épiceries et ressources alimentaires inaccessibles (escaliers, portes), environnements surchargés sur le plan sensoriel, absence de braille, caisses libre-service et sites Web inaccessibles. À domicile, les cuisines sont souvent trop petites ou non adaptées, et il faut aller loin pour trouver des commerces abordables.

Économiques

Prix élevé du panier d’épicerie, frais de livraison et dépenses de santé ou de services non remboursées, qui réduisent d’autant le budget pour manger.

Comportementaux

Préjugés et attitudes capacitistes à l’épicerie, dans les transports et dans les ressources alimentaires, et stigmatisation liée au recours à l’aide alimentaire.

Besoins exprimés

Les personnes participantes demandent d’abord des revenus plus élevés. Elles réclament aussi des services publics mieux adaptés : un SAD qui inclut l’accompagnement aux courses et l’aide aux repas, un transport adapté plus souple, un déneigement plus rapide et une collecte des déchets accessible. Enfin, elles veulent des commerces et des ressources alimentaires accessibles, exempts de préjugés et dont le personnel est sensibilisé au handicap.

Facilitants

Pour se nourrir, les personnes participantes comptent sur leurs proches, sur certains services sociaux (éducatrices et éducateurs, intervenantes et intervenants, allocation autonomie à domicile) et sur leur débrouillardise : rabais, réserves, déplacements vers des commerces moins chers. Ces facilitants restent toutefois ponctuels et deviennent souvent des « contraintes déguisées », car ils créent de la dépendance et de la fatigue alors que les personnes souhaitent l’autonomie.

Les ressources préférées sont les épiceries solidaires ou économiques, les cuisines collectives et les groupes d’achat. Aucune personne n’a nommé la banque alimentaire comme ressource idéale.

4,1 %

Fait marquant. Les PSH ne représentent que 4,1 % des personnes desservies par les banques alimentaires (Bilan-Faim 2025), malgré un taux d’insécurité alimentaire bien plus élevé. Cet écart soulève la question de l’accessibilité des ressources.

Les 9 recommandations d’Ex aequo

Elles visent surtout le gouvernement du Québec :

  1. Une loi-cadre sur le droit à l’alimentation
  2. Une loi sur l’accessibilité universelle
  3. Un SAD bonifié (accompagnement aux courses, aide aux repas)
  4. Une meilleure couverture des aides techniques
  5. Un financement stable du Programme d’adaptation du domicile
  6. La mise en œuvre des recommandations de la CDPDJ en éducation et en emploi
  7. Des prestations et des avantages fiscaux bonifiés
  8. Le retrait de la limite de sacs dans le transport adapté
  9. Des instances régionales de concertation sur la sécurité alimentaire des PSH

Forces et limites

Forces

C’est une première au Québec. L’étude s’appuie sur le savoir expérientiel des personnes concernées et sur le modèle social du handicap. La notion de « régime de la faim » offre un cadre utile pour la défense collective des droits.

Limites

L’échantillon est petit (19 personnes) et surtout urbain (11 à Montréal, 6 régions sur 17), et 13 personnes participantes ont 46 ans et plus. Les limitations auditives et les troubles du langage n’y figurent pas. Pour nos membres, la limite principale est que seule la DI légère est représentée. Par ailleurs, la collecte en ligne (Zoom) a pu écarter des personnes moins à l’aise avec le numérique.

Autisme, déficience intellectuelle et sécurité alimentaire

Pour les personnes autistes et les personnes ayant une déficience intellectuelle (DI), le rapport montre des causes systémiques souvent plus lourdes que pour les autres PSH, et des obstacles quotidiens très différents d’un groupe à l’autre.

Des causes systémiques plus marquées

Les ménages dont le principal soutien économique a une incapacité cognitive ou liée à l’apprentissage sont parmi les plus touchés par l’insécurité alimentaire. Les catégories de Statistique Canada ne correspondent toutefois pas exactement à l’autisme et à la DI.

Ménages en insécurité alimentaire selon l’incapacité du principal soutien économique (Québec, 2021)
Incapacité du principal soutien économiqueMénages en insécurité alimentaire
Liée à l’apprentissage
41,4 %
Cognitive
39,4 %
Toutes incapacités
27,5 %
Liée au développement (DI, autisme, langage)
25,9 %
Aucune incapacité
9,1 %

Source : Statistique Canada, Enquête canadienne sur le revenu 2021, citée dans le rapport (tableau 1).

Cliquez sur chaque domaine pour voir ce que le rapport relève :

🎓 Éducation 8 % de diplomation

Les élèves ayant une DI moyenne à profonde ont le plus faible taux d’intégration en classe ordinaire (4,6 %). Leur taux de diplomation ou de qualification est de 8 % (DI moyenne à sévère) et de 0 % (DI profonde). On oriente d’office ces élèves vers la formation préparatoire au travail (FPT) ou la formation menant à l’exercice d’un métier semi-spécialisé (FMS), des parcours peu reconnus par les employeurs. Aucune personne étudiante à l’université en situation de handicap ne déclarait une DI.

💼 Emploi « stages à vie »

Les plateaux de travail sont décrits comme des « stages à vie » non rémunérés, dénoncés par la CDPDJ et par un rapporteur spécial de l’ONU (2023). Les lignes directrices du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS, 2026) limitent leur durée à 24 mois, mais ne prévoient toujours aucune rémunération. Le rapport salue en revanche les programmes d’employabilité développés par des organismes communautaires.

💰 Revenus

La SQDI juge les critères du crédit d’impôt pour personnes handicapées « incohérents et restrictifs » pour ces deux groupes. Les personnes qui n’utilisent aucune mesure fiscale ont surtout une incapacité liée à l’autisme ou des limitations cognitives.

🏠 Habitation 6 % en logement autonome

Seulement 6 % des personnes ayant une DI vivent de manière autonome (Altergo, 2024). En 7 ans, AccèsLogis n’a produit que 13 logements pour personnes autistes. Le rapport signale aussi des baux signés sans en comprendre la portée, de la fraude et des hausses de loyer visant à évincer. Dans les ressources d’hébergement, les personnes ne choisissent pas toujours ce qu’elles mangent, alors qu’une partie de leur loyer paie les repas.

🧑‍🤝‍🧑 Soutien à domicile

Les outils d’évaluation réduisent les heures accordées dès qu’une ou un proche aide la personne. Cela touche la majorité des personnes ayant une DI et des personnes autistes qui vivent en famille, et la charge de l’alimentation retombe alors sur les proches.

Au quotidien : deux réalités très différentes

Ce que vivent les personnes autistes

Pour les 4 personnes participantes autistes, faire l’épicerie est l’étape la plus difficile : bruit, néons, foule, rangées qui changent de place. Cette étape les épuise au point que toutes sont incapables de cuisiner le même jour.

Une participante consacre « 3 ou 4 heures par jour » à son alimentation.

Ces personnes ont aussi du mal à décider quoi manger, à cause des fonctions exécutives, et des enjeux sensoriels (textures, goûts) restreignent leurs choix. Ces difficultés entraînent des risques de carences, des recettes impossibles à adapter à une portion et du gaspillage.

Leurs stratégies

  • Magasiner hors des heures de pointe
  • Toujours fréquenter les mêmes épiceries
  • Faire des réserves (« de la nourriture pour 4 mois »)
  • Acheter des repas préparés ou un panier de légumes « sans aucune décision à prendre »

Du côté des ressources

Elles évitent les soupes populaires et les cuisines collectives trop bruyantes. Les plages de livraison de 8 heures sont aussi inadaptées. Elles proposent :

  • des heures calmes (lumière tamisée, sans musique);
  • des rendez-vous en ligne, sans devoir téléphoner;
  • une salle d’attente tranquille et une signalisation explicite;
  • des groupes d’achat avec une liste de choix.

L’accompagnement d’une éducatrice et un cours de cuisine dans un centre de réadaptation en DI-TSA (CRDITED) ont été des facilitants décisifs.

Ce que vivent les personnes ayant une DI légère

Les 3 personnes participantes ayant une DI sont celles qui ont nommé le moins d’obstacles. Elles vivent toutes dans un logement autonome avec accompagnement, ce qui explique sans doute en partie ce résultat. Le rapport insiste toutefois : cela ne signifie pas qu’elles ne rencontrent pas d’obstacles.

Leurs défis

  • Le budget (spéciaux, épicerie plus éloignée pour payer moins)
  • Le manque de repères pour « bien manger »
  • Les compétences culinaires : elles cuisinent peu, recourent aux plats préparés, ont peur de « mettre le feu » et cessent de cuisiner après un deuil ou une peine d’amour
  • Des restes parfois oubliés, avec des risques pour la salubrité
  • Dans les banques alimentaires : restrictions alimentaires ignorées (intolérance au lactose), une employée qui crie, des sacs trop lourds et de la stigmatisation

Ce qui aide

  • Une intervenante ou un intervenant qui accompagne à l’épicerie jusqu’à l’autonomie
  • Des ateliers de cuisine entre amies et amis qui rendent « fier »
  • Une ou un bénévole qui aide à composer le panier
  • Des restaurants communautaires où l’on peut « jaser »
  • Le soutien des proches, qui compte aussi beaucoup

🔍 Angle mort à retenir

Rien n’est documenté sur les personnes ayant une DI moyenne, sévère ou profonde, ni sur celles qui vivent chez leurs parents ou en ressource d’hébergement. Ce sont pourtant celles pour qui la dépendance à autrui et la perte de choix alimentaires sont les plus fortes.

Conclusion

Le rapport démontre que la faim des PSH découle d’une organisation sociale capacitiste, et qu’elle est donc évitable. Ce constat est encore plus marqué pour les personnes autistes et les personnes ayant une DI. Quand le principal soutien économique du ménage a une incapacité cognitive, le ménage est plus de 4 fois plus souvent en insécurité alimentaire qu’un ménage sans incapacité.

Les causes s’accumulent tout au long de la vie : parcours scolaires non qualifiants, manque d’occasions d’emploi, crédit d’impôt mal adapté, logements autonomes presque inexistants. Au quotidien, l’épicerie épuise les personnes autistes, alors que le budget et la cuisine posent problème aux personnes ayant une DI. Le portrait reste toutefois incomplet, puisque les personnes ayant une DI moyenne à profonde ou vivant en famille ou en ressource d’hébergement n’y figurent pas.

Lire le rapport complet d’Ex aequo

Source : Ex aequo, Vivre un régime de la faim : obstacles, besoins et facilitants des personnes en situation de handicap pour se nourrir au Québec, rapport de recherche, octobre 2026.

Documents Ex aequo

Pour aller plus loin

Ex aequo a publié plusieurs documents pour consulter les résultats de la recherche simplement et rapidement, selon le temps dont vous disposez.

Rapport complet

Vivre un régime de la faim : obstacles, besoins et facilitants des personnes en situation de handicap pour se nourrir au Québec

Le portrait complet des causes systémiques de la faim et des défis, besoins et facilitants des personnes en situation de handicap pour se nourrir.

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Rapport sommaire

L’essentiel de la recherche en quelques pages.

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Recommandations

Les recommandations d’Ex aequo pour la sécurité alimentaire des personnes en situation de handicap.

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Faits saillants 4

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